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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 12:27

Voici un extrait de mon dialogue avec Marx,en 2014 La philosophie comme un roman, Hermann)

 

LHL : L’ « autodestruction du capitalisme » n’est donc pas un mécanisme exclusivement  économique : vous le déduisez aussi de la souffrance croissante des travailleurs prolétarisés et de la révolte prévisible  de ces travailleurs. Vous annoncez donc une révolution… sans en préciser ni le contexte historique ni l’échéance.  A l’issue de ce grand bouleversement, dont les modalités restent floues, la philosophie aura achevé sa tâche : élever la conscience explicite de l’humanité dans le but de faire enfin  advenir  un  « homme total », c’est-à-dire un homme qui aura  tourné la page de l’aliénation. Pourriez-vous nous expliquer comment vous réinterprétez la notion d’ « aliénation »  en la  détournant son contenu originel, qui était idéaliste ? 

KM : Chez Hegel, l’aliénation est un processus philosophique qui n’a pratiquement rien à voir avec les conditions de vie  des hommes réels. Dans la conception hégélienne, c’est l’esprit qui s’aliène lui-même - il se projette dans ses réalisations  - notamment lorsqu’il est élabore des institutions, produit des œuvres d’art  ou construit des édifices. Il se scinde alors, il   se sépare   de lui-même : étymologiquement,  « aliénation »  désigne le processus par lequel on devient  étranger à soi-même. Au terme de ces extériorisations   successives,  l’esprit reprend cependant possession de lui-même : pour Hegel « aliénation » ne rime pas avec « désolation ».  Ce mouvement  qui découle de la nature de l’esprit est à la fois nécessaire et positif.

LHL : L’aliénation est au contraire, d’après vous,   un  phénomène contingent lié à l’exploitation de l’homme par l’homme,  notamment dans le capitalisme. Pour que l’homme puisse s’accomplir, il doit donc en finir une fois pour toutes  avec  cette aliénation. Ce que vous jugez  est à la fois possible et souhaitable.

KM : L’aliénation est un processus sociologique qui se manifeste  par le fait que les hommes ont édifié des organisations collectives dans lesquelles ils ne se retrouvent plus. Les individus et les collectivités perdent la maîtrise de leur propre existence dans un système  qui est désormais soumis à des lois autonomes. Selon moi, comme vous le savez,  la racine de toutes les formes d’aliénation est l’aliénation économique, mais  la critique de l’économie capitaliste enveloppe aussi une  critique philosophique et morale de la situation subie par l’homme dans un régime capitaliste. 

 LHL : L’aliénation est selon vous  d’abord imputable à la propriété privée des moyens de production, et, en second lieu, à l’anarchie du marché. A ce propos,   j’aurai deux questions. Voici la première : seuls les prolétaires sont-ils aliénés,  ou bien cette dégradation de notre humanité concerne-t-elle la société tout entière ? La seconde question a trait aux institutions et aux croyances religieuses : celles-ci sont-elles  exclusivement déterminées par le système d’exploitation capitaliste ?

KM : La première question tout d’abord : en tant qu’elle est imputable à la propriété privée des instruments de production, l’aliénation se manifeste par le fait que le travail, qui définissait à l’origine  l’essence  de l’homme, perd ces caractéristiques humaines. Dans la mesure où il travaille dans des conditions intolérables,  l’homme  est déshumanisé. Ceci vaut essentiellement pour les prolétaires,  mais,  comme je l’ai expliqué par ailleurs, tous les travailleurs tendent à se « prolétariser » et  par conséquent la  déshumanisation  ne peut que  se généraliser. Au lieu que le travail soit l’expression de l’homme lui-même,  il se voit partout dégradé en un moyen de vivre qui ampute l’homme du meilleur de ses capacités. Les entrepreneurs eux aussi sont aliénés, dans la mesure où l’entrepreneur devient esclave d’un marché imprévisible soumis aux aléas de la concurrence : ce n’est pas parce qu’il exploite ses salariés qu’il est lui-même épanoui dans son travail ni  pleinement humain dans son existence sociale.

LHL : Il me semble pourtant que les progrès de la science et des techniques  devraient  permettre, à terme,  un  adoucissement de la condition des travailleurs. On appelle cela, en général,  le « progrès »… Les machines, par exemple, soulagent les hommes en se substituant à eux pour les tâches les plus ingrates.

KM : Ce n’est pas du tout ce que l’on observe. Je peux vous expliquer pourquoi. La plus grande division du travail détruit la spécialité du travailleur et  substitue au travail qualifié un travail que tout le monde peut faire. Elle accentue de ce fait la concurrence entre les ouvriers. Parallèlement, l’accroissement du travail productif, en forçant les capitalistes industriels à travailler avec des moyens toujours plus étendus et plus performants, ruine les petits industriels et les jette dans le prolétariat. De plus, on peut s’attendre à ce que tous ces phénomènes destructeurs que la libre concurrence fait naître  à l’intérieur d’un pays se reproduisent dans des proportions gigantesques  sur le marché de l’univers.
LHL : C’est effectivement ce que nous promet la généralisation du système capitaliste à la planète tout entière. Vous avez des accents lyriques   lorsque vous évoquez la manière dont la bourgeoisie a tout réduit à des rapports d’argent. Je vous cite : «  Elle a noyé dans les eaux  glacées du calcul égoïste les frissons sacrés de l’exaltation religieuse, de  l’enthousiasme chevaleresque, de la mélancolie sentimentale des petits bourgeois. Elle a dissout la dignité personnelle dans la valeur d’échange et substitué aux innombrables libertés reconnues par lettres patentes et chèrement acquises la seule liberté sans scrupule du commerce. En un mot elle a substitué à l’exploitation que voilaient les illusions religieuses et politiques l’exploitation ouverte, cynique, directe et toute crue.  La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités tenues jusqu’ici pour vénérables et considérées avec une piété mêlée de crainte. Elle a transformé le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l’homme de science, en salariés à ses  gages 
».

 J’avoue que je trouve votre charge éloquente, mais un tout petit peu excessive.  Il est vrai que  ce passage figure dans un  « Manifeste », c’est-à-dire  un texte de propagande,  n’est-ce pas ?

KM : Un texte militant. Quoi qu’il en soit, je ne désavoue pas ces propos, en tout cas  pas sur le fond.  Même si le style est enflammé et  le  trait  parfois un peu forcé, je veux bien le reconnaître.

LHL : J’en viens donc  à ma seconde question, qui porte  sur  l’aliénation religieuse. Vous affirmez que les illusions religieuses s’expliquent elle aussi  par l’exploitation économique. Moyennant quoi, dans le passage que je viens de citer, vous semblez  nostalgique d’une époque précapitaliste, puisqu’alors la religion  atténuait   en la masquant l’exploitation « ouverte, cynique, directe et toute crue ».

KM : Non, je ne regrette absolument pas cette époque  où la religion conduisait les hommes à supporter leurs conditions avec  fatalisme ! La croyance religieuse n’est pour moi qu’un stupéfiant, et ce type  de médication désamorce toute velléité de révolte ou de révolution.

LHL : Votre magnifique  texte sur l’opium du peuple, restera,  je crois,  dans toutes les mémoires. Me permettez-vous de le citer intégralement ?

KM : Bien entendu,  je vous en prie.

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

jf cordroc'h 26/12/2016 11:55

Plutôt que d'un processus philosophique que serait selon Hegel l'aliénation , je dirai que c'est un processus psychologique puisqu'il consiste selon mon idée ,en la recherche de sensations et d'émotions par le recours à des artefacts qu'il faut alors inventer , ou se procurer en détournant certaines fonctions vitales du corps de leur véritable finalité .C'est ainsi que les émotions devant normalement et naturellement résulté de la satisfaction des besoins vitaux ,deviennent prioritaires et objets de quête .L'Homme s'aliène ainsi à la nécessité de se procurer absolument des émotions afin de se sentir exister . C'est alors qu'apparaissent les idéologies religieuses ,puis socio-économiques entrainant la formation de systèmes d'exploitation de l'homme par l'homme que décrit très bien Marx ,venant accentuer encore plus cette aliénation .

jf cordroc'h 25/12/2016 10:36

Selon moi ,ce serait l'aliénation selon Hegel qui aurait entrainé l'aliénation selon Marx ,ce qui signifierait que l'Homme s'est aliéner une première fois spirituellement ,pour ensuite s'aliéner socio-économiquement .

Je m'expliquerai un peu plus tard ,car je suis dans la cuisine en ce moment .