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6 novembre 2016 7 06 /11 /novembre /2016 11:52

Merci Jean-Claude Monod !

  LibéRation de Philo

Face aux défaillances humaines de nos Etats-nations, il faut relire Arendt

Jean-Claude Monod 3 novembre 2016

(mise à jour : 4 novembre 2016)

La philosophe a élaboré son œuvre en s'appuyant sur les expériences radicales de perte de monde auxquelles le XXe siècle a donné lieu. Elle a notamment pensé les limites de ce qui protège les uns et exclut les autres, et compris que les réfugiés sont précisément des êtres sans refuge.

Hannah Arendt est née le 14 octobre 1906, c’était donc il y a peu le 110e anniversaire de sa naissance ; or sur, ou plutôt contre l’ancienne étudiante en philosophie qui vécut en France entre 1933 et 1940, fuyant l’Allemagne nazie, on lit sur aujourd’hui en France, des choses qui témoignent d’un rare degré de confusion, d’incompréhension, de soupçon par contamination, de réduction hâtive. On lui fait grief d’avoir continué à citer et à utiliser, sur un mode personnel et inventif, des ressources parfois trouvées chez les quelques figures d’universitaires allemands ralliés au régime nazi en 1933 qui n’en avaient pas moins à ses yeux une réelle valeur intellectuelle dans leur champ respectif (Heidegger en philosophie, Carl Schmitt dans la théorie du droit et du politique, Arnold Gehlen dans le domaine ici quasi inconnu de l’anthropologie philosophique). Elle avertissait, dans son maître livre sur le totalitarisme, que ne pas faire la différence entre ces théoriciens-là et les plus médiocres idéologues nazis était la meilleure façon de ne rien comprendre à l’histoire de Weimar et du IIIe Reich même : nous y sommes !


Le jugement politique, chez Arendt, est aux antipodes du simplisme ; il implique une sensibilité aux homologies mais aussi aux différences, un sens aigu du politique mais une volonté tenace de tenir à son jugement propre et de ne pas se laisser dicter toute appréciation (esthétique, philosophique, morale…) par des motifs politiques – raison pour laquelle elle fut à la fois antinazie et antistalinienne. Il en va de même pour ce qu’on désigne comme la «critique arendtienne des droits de l’homme». Tel écrivain, autrefois fervent maoïste, ne craint pas le ridicule de trouver aujourd’hui à Arendt «moins d’excuses» qu’à Marx d’avoir prétendument méconnu l’importance des droits de l’homme ! Or ce qu’Arendt interrogeait avec une acuité qui n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien perdu de son actualité, c’est le lien entre droits de l’homme «et» droits du citoyen, et le fait que la garantie effective des droits de l’homme dépend, dans le monde moderne, des Etats, si bien que les individus chassés de leur pays, ces «réfugiés» auxquels elle avait consacré en 1943 un texte vibrant, sont exposés à toutes les violences, rendus potentiellement à un statut de corps sans droits. Face aux calomnies actuelles, qui osent prétendre que la pensée d’Arendt aurait quelque chose de nazi ou qu’elle aurait manqué d’humanité et de compassion, j’aimerais seulement rappeler cette réflexion sur les réfugiés et les apatrides et l’expérience qui l’a nourrie.

Après sa fuite de l’Allemagne nazie en 1933, Arendt a vécu à Paris où elle se remarie en janvier 1940 avec Heinrich Blücher. Mais en mai 1940, le gouverneur général de Paris décrète que toutes les femmes allemandes de moins de 55 ans célibataires ou mariées mais sans enfant doivent se présenter au Vel d’Hiv, avec de quoi manger pour deux jours, un sac ou une valise d’un maximum de 30kg. Arendt doit se séparer de son mari et de sa mère ; après une semaine au Vel d’Hiv, elle est envoyée au camp de Gurs, des kilomètres de baraquements prévus pour durer un été mais finalement utilisés par l’administration française pour enfermer ces «ennemis étrangers» – allemands. Dans «Nous autres, réfugiés», Arendt écrit ainsi : «Nous avions été chassés d’Allemagne parce que nous étions juifs. Mais à peine avions-nous franchi la frontière que nous étions des «boches». On nous dit même qu’il fallait accepter cette épithète si nous étions vraiment contre les théories raciales d’Hitler. Pendant sept ans, nous essayâmes ridiculement de jouer le rôle de Français – ou tout au moins de futurs citoyens ; mais au début de la guerre on nous interna en qualité de «boches» comme si de rien n’était.»
Expériences radicales

Est-ce là la source de ce qu’on reproche aujourd’hui à Arendt ? L’exilée de l’Allemagne nazie ne tient pas pour autant la France républicaine pour la panacée, car elle a pu constater que la «patrie des droits de l’homme», certes infiniment plus protectrice que l’Allemagne, n’était pas avare de double discours à l’égard des étrangers, sommés de s’assimiler mais renvoyés à la première occasion à leur origine ou à leur confession. Ainsi ces réfugiées juives-allemandes furent-elles enfermées par la France comme Allemandes, puis libérées comme telles (par un fonctionnaire qui passa ensuite dans la Résistance) dans les jours qui suivirent la défaite, avant d’être, pour nombre d’entre elles, ré-enfermées comme juives par la police française. Comme l’écrit Arendt : «après que les Allemands eurent envahi le pays, le gouvernement français n’eut plus qu’à changer le nom de la fabrique : emprisonnés parce qu’Allemands, on ne nous libéra pas parce que nous étions juifs». Nombre de celles et ceux qui seront ré-enfermés à Gurs seront déportés vers les camps de la mort par un certain Eichmann. Les historiens de la Shoah ont montré que la chance de survie d’un juif apatride, en France, a été beaucoup plus faible que celle d’un juif français : nombre d’apatrides étaient déjà traités comme des «indésirables» et internés avant l’Occupation. Arendt écrit encore : «personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis».

Fort heureusement, il n’y a plus de camps de concentration en Europe, mais l’histoire contemporaine crée toujours, sans cesse, des individus que leur pays d’origine persécute ou ne défend plus et que leur pays d’accueil ou de transit, en particulier le nôtre, considère avec suspicion, voire avec haine. On voit aujourd’hui tels élus français se vanter de refuser d’accueillir une dizaine de personnes en les désignant à la vindicte comme une «micro-jungle», ou orner leur ville d’affiches comme reprises à l’identique des campagnes de haine des années 1930 contre les «indésirables» et les «métèques». Pour ceux-là, semble-t-il, les droits de l’homme s’arrêtent aux droits du citoyen français, mais loin de le déplorer, ils s’en réjouissent et invitent à renforcer cette limitation.

Toute la question que Hannah Arendt nous invite à repenser est de savoir comment garantir les droits de l’homme au-delà des Etats-nations, et à cet égard l’Europe a une responsabilité spécifique, dont elle est encore loin de s’acquitter, celle de créer en commun les conditions d’un accueil digne de ce nom, à l’échelle européenne, des populations chassées de chez elles par la guerre, la guerre civile ou la persécution. Au lieu de cela, notre Premier ministre, pourtant officiellement de gauche, reproche à la chancelière allemande, pourtant officiellement de droite, d’ouvrir les portes à ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui cherchent à échapper aux feux croisés d’un Etat voyou, d’un quasi-Etat ou d’un pseudo-Etat terroriste et de leurs soutiens. Mais pour eux aussi valent les termes que Hannah Arendt avait utilisés pour décrire de l’intérieur, en 1943, la condition de réfugiés : «Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments. […] nos vies privées ont été brisées». Face aux défaillances humaines de nos Etats-nations, il faut relire Arendt, qui a enraciné son œuvre dans les expériences radicales de perte de monde auxquelles le XXe siècle a donné lieu, pour penser les limites de ce qui protège les uns et exclut les autres, et comprendre que les réfugiés, aujourd’hui, sont bien plutôt des êtres sans refuge.

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

André 11/11/2016 12:28

Merci pour cette mise au point sur Hanna Arendt particulièrement importante ces jours-ci.
Le cauchemar que nous vivons pourra-t-il nous réveiller, nous faire penser en dehors des clichés?
L. ANDRE

laurence hansen-love 14/11/2016 12:28

oui nous sommes des somnanbules..

Emmanuel Faye 06/11/2016 13:10

Hannah Arendt, Arnold Gehlen et les droits de l’homme:
une réponse à Jean-Claude Monod

Jean-Claude Monod publie sur le blog "LibéRation de Philo" une apologie de Hannah Arendt qui se veut en même temps une attaque polémique assez transparente contre mon livre « Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée » (Albin Michel, septembre 2016).
J’entends donc lui répondre. Je le ferai en 4 points dont voici le premier:

1. "Confusion" et "calomnies"

Monod affirme que « sur, ou plutôt contre l’ancienne étudiante en philosophie qui vécut en France entre 1933 et 1940, fuyant l’Allemagne nazie, on lit sur [sic] aujourd’hui en France, des choses qui témoignent d’un rare degré de confusion, d’incompréhension, de soupçon par contamination, de réduction hâtive. On lui fait grief d’avoir continué à citer et à utiliser, sur un mode personnel et inventif, des ressources parfois trouvées chez les quelques figures d’universitaires allemands ralliés au régime nazi en 1933 qui n’en avaient pas moins à ses yeux une réelle valeur intellectuelle dans leur champ respectif (Heidegger en philosophie, Carl Schmitt dans la théorie du droit et du politique, Arnold Gehlen dans le domaine ici quasi inconnu de l’anthropologie philosophique). Elle avertissait, dans son maître livre sur le totalitarisme, que ne pas faire la différence entre ces théoriciens-là et les plus médiocres idéologues nazis était la meilleure façon de ne rien comprendre à l’histoire de Weimar et du IIIe Reich même : nous y sommes !»Plus loin dans son article, il évoque les « calomnies actuelles, qui osent prétendre que la pensée d’Arendt aurait quelque chose de nazi ».

Parler de « calomnies » est une attaque diffamatoire. Monod croit se tirer d’affaire en ne me nommant pas autrement que comme un « On » sans doute innommable. Craint-il que son lecteur, s’il se reportait à mon nouveau livre, ne découvre que ses attaques sont infondées ? De fait, celui qui connaît les analyses de mon livre est en droit de se demander : où sont les confusions ? où sont les calomnies ?

Jamais en effet je n’ai soutenu que la pensée d’Arendt serait nationale-socialiste. Et c’est explicitement que je récuse la question jadis posée par le Nouvel Observateur : « Hannah Arendt est-elle nazie ? » (Arendt et Heidegger, p.483).

Monod utilise le même procédé diffamatoire qu’un journaliste italien auquel vient de répondre, aujourd'hui 5 novembre, un grand article de Livia Profeti publié par le quotidien « L’Avvenire » et lisible sur internet, dans lequel elle réclame une « lecture honnête » de mon nouveau livre.
C’est un fait cependant qu’Arendt utilise comme sources historiques, philosophiques, juridiques et politiques des auteurs nationaux-socialistes. Non seulement de « grands noms » comme Martin Heidegger, Carl Schmitt ou Arnold Gehlen mais aussi, et plus fréquemment encore, celui par exemple de l’historien antisémite Walter Frank, éditeur des « Recherches sur la Question juive », et qui se suicidera le 9 mai 1945 car il ne voudra pas survivre à son Führer.

En ce qui concerne les sources historiques nazies d’Arendt, ce point est bien connu depuis l’étude critique de Bernard Wasserstein (« Blame the Victim : Hannah Arendt among the Nazis : The Historian and his sources », The Times Literary Supplement, 9 octobre 2009).

Pour les autres sources des écrits historico-politiques d’Arendt comme "Les Origines du totalitarisme" et "Condition de l’homme moderne", mon livre apporte de nouveaux éclairages, principalement en ce qui concerne l’influence exercée par les écrits de Heidegger sur la conception arendtienne de la modernité, de l’homme au travail – l’« animal laborans » d’Arendt en 1958 paraphrase l’« arbeitende Tier » de Heidegger de 1954 – et de la pensée. Il ne m’aura pas fallu moins de 536 pages pour démêler cette question tout autrement que ne le veut la vulgate continuellement reprise depuis l’interprétation – que je pense avoir réfutée – proposée par Jacques Taminiaux voici un quart de siècle.

Pour autant, je prends soin de n'identifier complètement Arendt ni à Heidegger (voir par exemple « Arendt et Heidegger », p.536), ni, plus généralement, à ses sources nationales-socialistes. Ainsi, lorsque j’indique que le paradigme arendtien de la "polis" dans "Condition de l’homme moderne" s’appuie sur une unique source, l’historien de l’antiquité Fritz Schachermeyr, ardent partisan de la doctrine raciale du national-socialisme, je précise, à la suite de Martin Jay, que je n’entends pas procéder à une forme de « culpabilité par association ». Et j’ajoute : « Arendt n’est pas Schachermeyr, et il n’est pas question de lui attribuer toutes les thèses de son auteur de référence » (« Arendt et Heidegger », p.408). Toute la question consiste donc à évaluer ce qu'Arendt a retenu de ces lectures qu'elle considère bien plus comme des sources que comme devant faire l'objet d'un examen critique. Si cette question n'est pas simple, elle est légitime. L'instruire comme je l'ai fait pour la relation intellectuelle entre Arendt et Heidegger ne saurait relever ni de la confusion, ni de la calomnie, mais de la libre recherche qui ne se reconnaît pas d'idoles.


À suivre pour les 3 autres points de ma réponse qui concerneront:

2. L'itinéraire personnel d'Arendt sous le national-socialisme, confronté à ceux d'Elzbieta Ettinger, rescapée héroïque du Ghetto de Varsovie et critique d'Arendt, et d'Aurel Kolnai, philosophe juif hongrois, auteur de "La Guerre contre l'Ouest" (London, 1938)

3. L'éloge arendtien de "L'homme" de Gehlen, ce sociologue national-socialiste si apprécié de Jean-Claude Monod, qui a publié une préface fort apologétique d'un choix de ses écrits que je critique dans mon livre ("Arendt et Heidegger", p.375, n.3)

4. La récusation arendtienne des droits de l'homme, son approbation des thèses contre-révolutionnaires de Burke et sa façon de considérer la question si sensible des apatrides sans prendre en compte les avancées du droit international après 1945.

laurence hansen-love 06/11/2016 13:39

merci cher Monsieur..