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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 10:37

Un code éthique peu propice au bonheur des hommes

Dans le texte qui suit, Russell se demande dans quelle mesure la religion a contribué à la civilisation. Le bilan du christianisme - mais l’analyse vaut pour d’autres religions, - est, selon lui, pour le moins mitigé :

« Prenons le cas qui intéresse le plus les membres de la civilisation occidentale : l'enseignement du Christ, tel qu'il est recueilli dans les Évangiles, a eu vraiment très peu d'action sur l'éthique des chrétiens. Le caractère le plus important du christianisme, d'un point de vue social et historique, n'est pas le Christ, mais l'Église, et s'il nous faut porter un jugement sur le christianisme en tant que force sociale, ce n'est pas aux Évangiles qu'il nous faut nous reporter pour l'étayer.

[…]

Ce qui est vrai du christianisme l'est également du bouddhisme. Le Bouddha était un homme affable et éclairé; sur son lit de mort, il se moquait de ses disciples qui le croyaient immortel. Mais les prêtres bouddhistes, tels qu'ils existent au Tibet notamment, furent obscurantistes, tyranniques et cruels au plus haut point.

La différence entre l'Église et son fondateur n'a rien d'accidentel. Dès qu'on suppose que la vérité absolue réside dans les dires d'un homme, un corps d'experts apparaît qui interprète ses dires, et ces experts, infailliblement, prennent toute la place, puisqu'ils détiennent la clef de la vérité. Comme c'est le cas de toute caste privilégiée, ils utilisent leur puissance à leur avantage personnel. Ils sont toutefois pires à un certain point de vue. Étant chargés d'exposer une vérité immuable, révélée une fois pour toutes dans son absolue perfection, ils deviennent nécessairement les ennemis de tout progrès intellectuel et moral. L'Église fut hostile à Galilée et à Darwin ; de nos jours elle est hostile à Freud. À l'époque de sa plus grande puissance, elle alla encore plus loin dans son opposition à l'intelligence. Le pape Grégoire le Grand pouvait écrire à un évêque une lettre qui commençait ainsi : « Il nous est parvenu un rapport dont nous ne pouvons parler sans rougir, à savoir que vous expliquez la grammaire à des amis. » L'évêque fut contraint de renoncer à cette œuvre perverse, et il fallut attendre la Renaissance pour que le monde se remît à respirer. Le caractère pernicieux de la religion ne se manifeste pas seulement dans le domaine de l'esprit, mais aussi sur le plan de la morale. Je veux dire par là qu'elle enseigne un code éthique peu propre à assurer le bonheur de l'homme ». La religion a-t-elle contribué à la civilisation ? (1930) Bertrand Russell, in Pourquoi je ne suis pas chrétien ? Traduction Guy Le Clech, Ed. Lux, 2011.

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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