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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 08:52

Un article que j'ai publié dans une encyclopédie (attention pour ceux qui ont une disert: ne pas recopier)

L’égalité

Deux ou plusieurs réalités sont dites « égales » lorsqu’elles sont tenues pour semblables ou identiques sous un angle déterminé. On tient donc pour équivalentes, d’un certain point de vue, des choses qui ne le sont pas par ailleurs. Or, dans les faits, on ne trouve jamais deux réalités identiques au point d’être interchangeables. Leibniz a exprimé cette idée en formulant son fameux principe des indiscernables : deux gouttes d’eau, par exemple, ne sont pas et ne seront jamais pareilles en tous points. L’égalité ne serait donc en aucun cas l’identité, mais plutôt une forme de similitude qui n’exclut pas les différences. Tout le problème est donc de déterminer à partir de quel degré de similitude deux êtres par ailleurs différents pourront être tenus pour égaux. Le cas sera très différent si l’on prend en considération les réalités mesurables et celles qui ne le sont pas. Dans le premier cas, on tiendra pour égales des réalités équivalentes (de même valeur) sous l’angle d’une certaine mesure telle que le poids, la surface, la taille etc…Dans le second cas, on décidera de tenir pour égaux des réalités ou des individus en raison d’une similitude essentielle. La première approche de l’égalité est d’ordre scientifique. La seconde renvoie aux concepts moraux et juridiques de l’égalité. L’acception la plus rigoureuse de l’égalité est logique ou mathématique, mais elle ne l’est que dans l’exacte mesure ou elle porte sur des réalités abstraites. Les mathématiques et la logique, ainsi que les sciences exactes qui en sont dérivées, établissent des équivalences entre des objets de pensée, matérialisées par le signe : =. Ces équivalences établissent des identités entre des variables (a et b par exemple) ou des combinaisons de variables ( f (a) = b ). Deux variables égales n’ont pas le même sens mais ont le même référent (le même nombre réel par exemple), de même qu’un kilo de carottes est égal à un kilo de poireaux, c’est-à-dire que les deux portions de légumes sont équivalents sous un angle déterminé, celui du poids.

Contrairement aux équations mathématiques ou scientifiques, l’égalité morale ou juridique ne concerne pas des objets de pensée, mais des hommes, et les problèmes soulevés sont ici d’un tout autre ordre. Contrairement aux choses que l’on peut comparer et évaluer, et auxquelles on peut donc toujours attribuer un prix, les êtres humains sont incommensurables, et leur dignité n’est pas dissociable de leur unicité. La valeur d’un homme est un absolu, alors que seul ce qui est relatif peut être évalué, puisque évaluer signifie toujours apprécier et comparer des réalités tenues pour équivalentes au moins d’un certain point de vue. Si nous tenons les hommes pour égaux, c’est pour des raisons de principe, à mille lieux de toute idée de comparaison ou de mesure. Si les hommes son égaux, ils ne sont en aucun cas équivalents.

La notion d’égalité des droits résulte d’un long processus qui s’enracine dans les sources grecques, judéo-chrétiennes et stoïcienne de notre conception humaniste et républicaine de la politique. A partir de Solon (- 640 – 558) et Clisthènes, les grecs instituent l’isonomie (égalité devant la loi) et l’iségorie (égal droit à la parole) qui donne à chaque citoyen le statut de gouvernant potentiel. Cependant les femmes, les étrangers et les esclaves ne sont pas des citoyens. Le christianisme et le stoïcisme affirmeront bien l’égalité de principe tous les hommes- indépendamment de leur sexe ou de leur appartenance ethnique- mais sans se soucier d’étendre cette prérogative au domaine politique. Il faudra attendre la révolution philosophique des théories du contrat social et leur traduction politique au 18 ième siècle pour que les différentes composantes de l’égalité soient associées et proclamées dans la Déclaration américaine de 1776 puis française de 1789 .

Article 1 « Les hommes naissent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » Article 6 : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». L’article 1 postule une égalité de principe entre tous les hommes, l’égalité naturelle précédant par hypothèse toute différenciation sociale et culturelle, tandis que l’article 6 établit l’égalité du citoyen telle qu’il appartient à l’Etat de la garantir. Cette égalité comporte un aspect juridique (les prescriptions et les peines seront les mêmes pour tous), une composante politique ( possibilité pour tous d’assumer des responsabilités politique) et une dimension sociale : il n’y aura plus de privilèges ni de distinctions héréditaires ou préservées. Apparemment rigoureusement égalitaire, cette approche est cependant suffisamment ambiguë pour autoriser les lectures inconciliables. Suivant une interprétation libérale du texte, l’égalité a trait essentiellement à la liberté, et celle-ci ne peut être que formellement garantie par l’Etat. Les hommes seront tous égaux en tant qu’ils sont libres, m ais les pouvoirs publics ne peuvent promettre une égalité matérielle impliquant des dispositifs coercitifs peu compatibles avec la préservation des libertés fondamentales : « Que [l’autorité] se borne à être juste, nous chargerons d’être heureux » écrit Benjamin Constant en 1819. Dans le même esprit, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique met en garde les peuples démocratiques contre une aveugle et débordante « passion de l’égalité » qui peut conduire à reléguer la liberté - pour laquelle nous n’aurions qu’un goût modéré - à l’arrière plan, voire même à la sacrifier sur l’autel de l’égalitarisme. Seul un Etat despotique en effet peut niveler les conditions sociales au point de proscrire et de prévenir toute dérive inégalitaire.

A l’opposé de ces mises en garde d’inspiration libérale, Karl Marx et ses disciples estiment que l’égalité juridique n’est qu’un leurre destiné à masquer une réalité économique dont la logique est celle de l’appropriation illimitée des richesses et du bien commun au profit de quelques uns, et aux dépens du plus grand nombre. L’Etat ne peut se contenter de déclarer l’égalité théorique des citoyens, il doit fournir à tous les moyens matériels de jouir de ces droits fondamentaux. L’accès de tous à l’éducation publique est l’une des clefs de voûte du système (« égalité des chances »). Il ne saurait y avoir de liberté sans égalité concrète (sociale et économique) et chacun peut constater que, de fait, dans les sociétés dominées par l’économie capitaliste, les droits « formels » ne bénéficient réellement qu’à une minorité de nantis.

Il existe cependant aujourd’hui un libéralisme de gauche qui tente aujourd’hui de dépasser cette antinomie entre une approche libertaire et une conception matérialiste et volontariste de l’égalité. Pour John Rawls ( Théorie de la justice, 1971), il est possible d’articuler et d’équilibrer exigence de liberté et idéal égalitaire. Une société juste est une société telle que les hommes sont tous susceptibles d’en approuver la règle fondamentale. Celle-ci combine un principe égalitaire (« tous les hommes ont droit aux mêmes libertés de base pourvu que celles-ci soient compatibles avec celles des autres ») et un principe inégalitaire : les différences sociales et économiques seront organisées de telle sorte que l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun tout en étant attachées à des positions et des positions ouvertes à tous. L’originalité de Rawls consiste à privilégier l’égalité (le premier principe est prioritaire et non négociable, tout en en déduisant une principe de « différence ». Aucune inégalité n’est ici légitimée en tant que telle , puisque le système ne peut être tenu pour « juste » que s’il est susceptible d’être approuvé par tous ceux qui pour des raisons historiques et contingentes se retrouvent reléguées tout en bas de l’échelle sociale.

Les commentaires critiques de cette théorie lui reprochent de tourner hypocritement le dos à la réalité empirique qui est celle d’une lutte permanente contre des inégalités structurelles indéfiniment reconstituées, notamment à l’échelle internationale. En outre, l’idée de contrat originaire permettant de justifier le principe d’une différenciation sociale profitable et approuvée par tous se heurte à la difficulté de la penser cette inégalité potentielle en termes universels. On voit mal comment l’idée d’un consensus sur des règles de maximisation des biens communs à l’échelle de la planète tout entière pourraient trouver à moyen terme une traduction internationale. Or , il y a urgence, et il semble bien que ce soient essentiellement des rapports de force qui fixent aujourd’hui encore des limites à l’exploitation et à la spoliation des plus pauvres par les plus riches au niveau de l’humanité tout entière.

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Published by laurence hansen-love - dans IEP
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  • : Professeur de philosophie, à IPESUP. Directrice de collection chez Belin et chez Hatier.Co-auteur de : Philosophie,anthologie (Belin) et Philosophie de A à Z (Hatier). Auteur de : "Cours particulier de philosophie" et "La philosophie comme un roman" (Hermann)
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