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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 17:37

 

 

 

Introduction

 

L’histoire de l’humanité n’est pas une collection de faits. Ni les faits quelconques ni les faits dits « historiques » ne sont donnés dans une expérience brute qui constituerait la matrice d’une histoire objective et significative. Seuls sont retenus les faits qui « font événement », c’est-à-dire ceux qui ont une importance certaine pour la communauté en raison de leur caractère significatif, exceptionnel, ou jugé tel. Aussi les livres d’histoire tendent-ils à nous présenter le récit de notre passé comme une suite d’événements, c’est-à-dire une série de faits ayant eu un retentissement indéniable.

Cependant la détermination de ce qui constitue un événement revient-il à ceux qui en furent les témoins ou les acteurs, ou bien la capacité d’identification rétrospective de ce qui « fit événement » appartient-elle aux historiens, seuls en mesure de les considérer avec le recul indispensable ? En d’autres termes, comment apprécier l’impact d’un événement sans le contextualiser, c’est-à-dire sans le situer dans une époque et une structure définies après coup, telle que « l’entre deux guerres » par exemple ? Car si l’issue d’une bataille annonce la chute d’un empire -autre exemple- ceux qui y assistent ne peuvent pas anticiper ce qui viendra ensuite ! En d’autres termes, comment ceux qui vivent l’histoire au présent pourraient-ils articuler correctement les événements les uns aux autres, et suivant quel fil conducteur peuvent-ils le faire? Doit-on, plus fondamentalement, présupposer que l’histoire comporte une trame intelligible, ou doit-on se contenter de regarder défiler des faits et les événements en s’abstenant de les juger et de les hiérarchiser, comme on regarderait passer un train ou bien tomber la pluie ?

 

I L’histoire peut paraître constituée d’une suite d’événements

 

Nous parlons ici de l’histoire en tant que récit, c’est-à-dire de l’histoire qui figure dans les livres d’histoire.

La représentation de l’histoire dans les livres d’histoire met en relief une série d’ « événements ».
Evénement : du latin evenire, ce qui arrive et a quelque importance pour l’homme, fait notable.

Dans l’histoire traditionnelle, ce sont les débuts et les fins de règnes, les batailles gagnées et perdues, les déclarations de guerres et les traités, les conquêtes et les catastrophes naturelles etc..

Exemples d’événements majeurs : la découverte de l’Amérique (1492) par C. Colomb, l’avènement d’Hugues Capet (987), la publication des Révolutions des orbes célestes de Copernic en 1543, sa condamnation en 1516, le procès de Galilée (1633), le désastre de Lisbonne (1755)..

Dans l’époque moderne : l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche le 28 juin 1914 à Sarajevo, l’annexion des sudètes par Hitler en septembre 1938, les accords de Munich de septembre 1938, le bombardement de Guernica le 27 avril 1937. Dans l’actualité : la catastrophe de Fukushima de mars 2011, les attentats de Paris, janvier 2015.

Dans tous les cas cités, le fait est reconnu comme événement ayant eu une portée universelle. Mais chaque jour se produisent des événements qui sont jugés tels par ceux qui les vivent (naissance, mariage etc..) sans avoir la moindre portée objective réelle. Entre les deux il y a tous les événements qui ont une portée restreinte (le taux de pollution à Paris, le score du PS aux départementales 2015).

Tout ce qui ne fait pas événement sera oublié, mis de côté, refoulé.

Hegel dit que ce qui n’est pas « historique » (c’est-à-dire ce qui est dénué de toute portée universelle) est destiné à tomber dans les poubelles de l’histoire. C’est le cas de tout se qui se produit et que l’on peut classer dans de multiples catégories. Il y a les faits insignifiants (la mort du petit chat, sauf que la mort d’un chat en Allemagne peut tout d’un coup faire événement car il est porteur du virus H5N1) mais aussi les phénomènes diffus et plus ou moins permanents (comme les crises prolongées), les évolutions lentes (démographie, économie, moeurs), les phénomènes cycliques (saisons, rentrée scolaire) ou répétitifs (élections, grèves, agitation sociale…), les progrès moraux et intellectuels (mouvement des Lumières).

Quant à tous ces faits qui ont « fait événement », dans quelle mesure s’agglomèrent-ils pour constituer une procession linéaire? « Suite » signifie tantôt « éléments qui se suivent dans le temps », tantôt « ensemble de termes qui se suivent dans un ordre rationnel, tels que les nombres ». Donc les événements qui se succèdent constituent-ils une « suite » ? Oui, peut-être, au sens de série, d’enchaînement chronologique, mais pas au sens de « suite logique ». De plus, il existe de nombreuses séries parallèles ou indépendantes et non une seule suite englobant tous les événements suivant une trame unilatérale.

3) La notion d’ « événement » pose elle-même problème

Aujourd’hui on observe qu’un cas de grippe H1N1 découvert en Europe peut faire événement. En revanche, le premier cas de grippe espagnole dans les années 20 n’a pas fait événement. Le meurtre de Ilan Halimi par le gang des barbares (janvier 2006) fait événement, mais cela tient aussi à l’importance que nous lui accordons du fait de sa connotation antisémite, de la publicité donnée à cet assassinat, publicité orchestrée par les médias dans un contexte politique particulier etc… Depuis, il est le sujet d’un best seller (Tout tout de suite, de Morgan Sportès, 2002). Un fait comparable n’aurait pas eu le même retentissement à une autre époque sans TV, emballement médiatique etc.. Idem pour les fameuses caricatures de Mahomet (janvier 2005), dont le retentissement est lié à un certain contexte politico-religieux, et justifié après coup cf attentats de Charlie Hebdo).
Au Moyen-âge, qu’est-ce qui faisait événement, en dehors des naissances et des mariages princiers, des départs et retours de croisades ? En Europe ? Sur d’autres continents ? Les historiens, sont là pour répondre, mais cela ne va pas de soi.

La publication du livre de Copernic (Des révolutions des orbes célestes, 1543) a-t-il fait événement ? Un premier cas de choléra est-il un événement ?

Conclusion :

L’événement doit être identifié, reconnu. Les événements ne se manifestent pas d’eux-mêmes. Ils ne portent pas sur leur front leur statut d’événement.

L’identification des événements historiques est le fait de l’Histoire, et donc des historiens.

La conception de l’histoire-suite-d’événements est superficielle et illusoire (illusion : prendre une apparence pour la réalité)

 

II L’histoire n’est pas seulement une suite d’événements

 

Laissons l’histoire des historiens (ou des journalistes).

Parlons tout d’abord de l’histoire en tant que réalité.

Le présent

Avant d’être le « passé », étudié par les savants, par les historiens, ce qui deviendra l’histoire est notre vécu quotidien. De quoi est-elle constituée ? De ce qui importe aux yeux de ceux qui la vivent. Il s’agit d’un magma de faits ou d’événements évidemment sans grand rapport avec ce que les historiens retiendront.

De quoi est-elle faite ? D’un enchevêtrement de faits minuscules qui s’inscrivent dans une toile par ailleurs commune à tous les membres d’une même communauté. Les mêmes faits (ou événements) n’ont pas du tout le même sens ou la même portée suivant les individus ou les communautés qui en prennent connaissance. Ce qui fait événement pour les uns n’est rien ou peu de choses pour d’autres. Il y a donc bien des événements (les émeutes par exemple de décembre 2005 en France), mais ils ne sont pas interprétés ni enregistrés de la même manière par les uns et les autres. De plus ce qui paraît majeur aujourd’hui paraîtra mineur plus tard (le Non à la constitution européenne, suivie par l’adoption de Traités de même inspiration). Et inversement (un professeur poignardé, un scandale financier, un crime révélateur d’un certain climat moral etc..)ont plus ou moins d’impact selon les contextes.

Bref il n’y a pas d’ « événements » objectifs, il n’y a que des faits qui font sensation pour des raisons très aléatoires. Il y a par ailleurs des phénomènes massifs qui sont déterminants pour notre avenir mais dont nous n’avons pas conscience et qui ne constituent jamais des événements : il s’agit de l’apparition de nouvelles technologies, du changement climatique, de la mondialisation etc…

Il n’y a d’Histoire, au sens de réalité intelligible, que pour les historiens

-Il faut du temps et du recul pour mesurer le temps et l’impact des événements (une révélation une affaire de corruption, une décision du G20, le premier mandat de Obama, le 21 avril 2002 et l’élimination de Lionel Jospin en France etc..la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, la chute de Kadhafi en Libye 2011..)

- L’évaluation rétrospective du sens des événements est constamment reprise et modifiée, comme le montre l’exemple de la Révolution française « lue » par Albert Soboul en 1970 puis par F. Furet 20 ans plus tard. Ou de la « guerre » d’Algérie revisitée aujourd’hui par les historiens (à l’époque on disait « les événements » d’Algérie, et non la guerre, pour minimiser, en l’occurrence !)

L’histoire ( pensée par les historiens) est une structure et non une suite.

Structure, c’est-à-dire un édifice à trois dimensions et non pas une LIGNE.
Il y a un plancher, un sous-sol et un ou plusieurs étages.

La question du sous-sol, ou du soubassement, ou du socle, de l’histoire divise les philosophes.
Les idéalistes pensent que le moteur de l’histoire est l’Esprit, que c’est le progrès de l’esprit ou de l’intelligence qui explique le mouvement.

Pour Hegel notamment (idéaliste), l’histoire comprend une « chaîne » et une « trame », comme un tapis. La trame c’est la base, c’est-à-dire la Raison, ou encore l’Esprit des peuples qui gouverne l’histoire en profondeur. Même si les motifs apparents (ce qu’on voit) peuvent apparaître chatoyants et mêlés, ils sont brodés suivant une trame secrète qui ordonne le « tapis », mais en sous-main. En d’autres termes, ce sont les passions des hommes, et les événements associés à ces passions, qui font avancer l’histoire mais en allant dans un sens « voulu » par la Raison. Les hommes avancent inexorablement vers la liberté et favorisent sans le savoir l’avènement de l’Universel.

Pour Marx au contraire le socle de l’histoire, ce sont les infrastructures économiques, le rapport des hommes à la matière (forces productives et rapports de production)
Mais dans le cas de Hegel comme celui de Marx, l’essentiel, c’ est de comprendre qu’il n’y a d’ « événement » que placé dans un contexte général qui lui donne son sens. L’histoire n’est pas une suite d’événements mais un processus qui intègre et même détermine les événements : « l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre » (Marx). Si le passage de Napoléon à cheval à Iéna décrit par Hegel est un événement, c’est parce que Napoléon incarne à ce moment là le mouvement de l’histoire, le progrès universel, c’est-à-dire, en l’occurrence, l’extension à toute l’Europe des idéaux révolutionnaires.

Conclusion :

L’histoire événementielle n’est pas le tout de l’histoire, car elle ne contient pas ses propres conditions d’intelligibilité. L’événement est une « idée inadéquate » au sens de Spinoza (idée partielle (« mutilée) qui ne comprend pas ses propres causes.

 

III Pourquoi l’histoire moderne relativise l’importance des événements

 

L’histoire événementielle est une histoire sensationnelle

En tant que telle, elle est appelée à rencontrer un succès immédiat.

C’est l’histoire des journaux populaires, des romans ou des revues historiques grand public, aujourd’hui des grands médias tributaires de l’audimat.
Les journaux télévisés découpent leur temps suivant des tranches d’événements, les journaux à grand tirage font leur manchette sur l’événement du jour. L’histoire événementielle est divertissante, spectaculaire, elle met l’accent sur la vie des « people », sur les sentiments, le passions, l’imprévu, le romanesque (la séparation Hollande/Ségolène Royal, les démêlés conjugaux de N.Sarkozy en juillet 2009, les péripéties de l’affaire DSK).

Cette histoire là doit être mise de côté par l’historien. Pourquoi ? Parce que la multiplication des événements conduit à perdre le fil de l’histoire. Les journaux télévisés par exemple noient les informations importantes dans un flux ininterrompu d’événements interchangeables (agressions, crimes racistes ou non, voitures brûlées, attentats suicides à Bagdad etc..). Si tout est événement, il n’y a plus d’événement.

2 ) « Des causes générales fécondées par des accidents » Tocqueville (Souvenirs pp 71-73)

En réaction contre la futilité et l’irrationalité de l’histoire événementielle, les philosophes - certains philosophes - cherchent à mettre à jour les mouvements continus, les causes générales, profondes mais cachées de l’histoire apparente c’est-à-dire événementielle. Mais ils tombent dans l’excès inverse : ils veulent intégrer tous les événements dans des « systèmes absolus » qui contiendraient virtuellement tout le déroulé de l’histoire, les données factuelles, les événements inattendus n’étant plus que des « épiphénomènes » (phénomène accompagnateur mais non déterminant). Pour les marxistes, par exemple, les idées et les décisions politiques, ne sont que « surdéterminants » et non « déterminants en dernière instance » comme le sont les données économiques (ainsi, quoi qu’on fasse, et quoi qu’il arrive, le « capitalisme devrait finir par s’auto détruire »).

Pour Tocqueville, au contraire, il faut reconnaître la nature complexe de l’histoire : il y a à la fois une trame rationnelle cachée et des événements imprévisibles et décousus (des « accidents ») car ce sont les hommes qui font l’histoire. Donc l’histoire, fondamentalement, est « libre et imprévisible comme l’homme lui-même » (R. Aron)

3) La « Nouvelle Histoire » (Ferdinand Braudel)

Le mouvement des Annales (Lucien Fevre, Marc Bloch, Ferdinand Braudel) conteste l’histoire traditionnelle dite « événementielle », axée sur les activités politiques. Ils préfèrent privilégier les activités économiques, les mouvements sociaux, les évolutions des moeurs etc..
Pourquoi ? Ils ont été influencés par le marxisme (« ce sont les masses qui font l’histoire, pas seulement ceux qui sont sur le devant de la scène »). D’autre part, ils sont attentifs aux différents rythmes historiques. L’histoire comporte trois étages

a) Histoire quasi immobile, celle de la nature

b) Histoire très lente, celle des civilisations.

c) Histoire événementielle, à hauteur d’hommes, avec son « agitation de surface »

(La méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II)

Il ne faut évidemment pas s’en tenir à la troisième ce qui est très réducteur et peu éclairant !

Conclusion :
Un histoire qui relativise les événements est plus rationnelle qu’une histoire centrée sur les caprices et les accidents. Etant plus rationnelle, elle est plus conforme à un projet rationnel de maîtrise très relative- par l’homme de son histoire

 

Conclusion

Ne pas confondre « fait » et événement, ni « événement » (un fait divers, une catastrophe naturelle) et événement historique.

L’histoire des historiens est en apparence une suite d’événements mais l’histoire vécue par chacun d’entre nous est un magma de faits plus ou moins anodins, d’événements plus ou moins spectaculaires et relativement indéchiffrables au premier abord.

Il est impossible de savoir immédiatement si tel fait constituera un événement historique. L’histoire n’est donc pas seulement une suite d’événements. Car ce ne peut être que l’orientation générale de l’histoire telle que les historiens l’établissent qui permet de dire après coup ce qui donne à l’événement sa véritable portée. Ce n’est que rétrospectivement que l’on peut savoir si un événement a été déterminant pour infléchir le cours de l’histoire ou pour le confirmer, le soutenir. Comment savoir aujourd’hui les conséquences ultimes de l’instauration de Daesh, des négociations sur le programme nucléaire de l’Iran, de la guerre en Syrie commencée en 2011? de l’annexion de la Crimée par Poutine (2014)?

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Published by laurence hansen-love
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